La rencontre du quatrième type!
Mardi soir. 19h. Je papote nerveusement dans la salle d'attente du grand Doc. Je suis nouvelle ici, n'y connais personne. Il ne m'a jamais rencontré. Mais comme c'est sa spécialité, les blessures sportives, je me sais à la bonne adresse.
Excès d'audace, de témérité? Ouais... très certainement. Mais je ne m'accuse, Maître, que d'avoir été référée ici par l'ami d'un ami qui connaît l'ami... blablabla. N'empêche, j'ai un mauvais pressentiment, des noeuds dans l'estomac, la migraine qui s'installe.
Je passe en revue les évènements des dernières semaines et note les points importants chronologiquement pour éviter le cafouillage et n'abuser que du minimum de son précieux temps ou plutôt, pour optimiser la consultation. Un docteur ça travaille vite, ça passe au suivant vite-vite, ça fait chik-chik vite-vite-vite! J'ai tout avec moi: mes fiches d'entraînement, mon carnet personnel de course, mes Vieilles et mes Jeunes (voir texte précédent)... et l'espoir d'en retirer les meilleurs conseils!
"Allô!"
"Allô..."
"Je suis nouvelle ici, on ne se connaît pas."
"Ah bon? mais comment ça..."
"Ben, l'ami, d'un ami... blablabla... m'a obtenu un rendez-vous sous sa recommandation."
Malaise. Points d'interrogation dans les yeux. Incertitude. Ambiance à couper au couteau... je quitte où il me jette à la porte??? Je cafouille. Ré-explique les contacts qui m'ont permis d'être ici aujourd'hui. Immense malaise... presque fusils dans les yeux... mouches qui volent... duel en cours: mais qui tirera la gâchette le premier? Mauvais western spaghetti... piteux acteurs... conditions de tournage médiocres sur pellicule tout aussi minable. On se regarde donc en se demandant franchement ce que l'autre fait devant soi. J'ouvre la bouche la première:
"Vous savez, je ne veux pas m'imposer ici. S'il y a vice de procédure, je peux quitter. Si vous ne pouvez pas m'aider, je ferai autrement. On m'a assuré que vous étiez le meilleur et j'ai au minimum besoin d'un bon. Alors soit je quitte et trouve un bon, soit j'abuse de la générosité du meilleur qui est devant moi!"
Ça y est, la tension baisse, le Doc quitte son costume de précieux-important-spécialiste et se vêt de celui du valeureux-excellent-incomparable-spécialiste qui a jadis prêté serment et trouve plaisir à démontrer toute la grandiosité de son talent.
"Expliquez-moi donc ce que vous faites ici..."
"Ben, j'ai une blessure sportive et on me dit que vous êtes LE doc. Alors me voici."
"Vous faites quelle discipline?"
"Course à pied"
"Oh! un sport violent... et quel âge avez-vous?"
"37 ans"
"37? Moi je soigne usuellement des jeunes athlètes dans la vingtaine..."
"Eee... mais moi j'en ai 37!"
"Bon, et depuis quand vous entraînez-vous..."
"2 ans... pour le plaisir. Jamais plus sérieusement avant."
"Et vous avez compétitionné?"
"Non... enfin oui, une fois... au 10 km l'an dernier."
"Votre temps?"
"54min"
"C'est bon... Et vous souhaitez courir quoi cette saison-ci?"
"Le demi. À Montréal. Dans 6 semaines..."
"Et pourquoi la course à pied?"
Pause. Vite: chercher une raison intelligente, valable, spirituelle, philosophique.
"Parce que je voulais me remettre en forme, simplement"
Tellement de parce que qu'il m'est impossible ici de tous les nommer... et au risque d'entrer dans ma plus profonde intimité je garde les philosophiques raisons dans ma tête.
"Vous avec un enfant?"
"J'en ai trois."
Surprise dans le regard... sourire sur les lèvres. Coudonc? Ça fait-y une différence???
"Et vous vous êtes blessée comment?"
Ne surtout pas vous énumérer ici tout ce qui a été dit dans les épisodes précédents. Mais je lui résume le tout en exposant un excès de confiance et d'orgueil mal placé. Il me sermonne. Je ne m'attendais à rien de moi de la part d'un grand Doc du sport. J'acquiesce humblement, affiche toute mes regrets... admet mes torts et explique ma démarche actuelle et mes espoirs à reprendre la course.
Le reste de l'entrevue se déroule presque comme sur des roulettes. Il examine mes pieds. Y trouve une malformation bien rare mais pouvant expliquer mes déboires... Il triture mes chaussures, vieilles comme neuves et me demande de marcher, de courir, de m'arrêter puis me retourner. Lève le pied droit, puis le gauche. Talon à tatillon, mollet à moulinet... il examine dans les moindres détails.
Moi? J'admire. J'admire celui qui a ça dans le sang. Qui voit, qui comprend qui analyse et semble s'amuser, même. Je remercie intérieurement la tournure de la consultation car en le voyant si attentif à ma cause, si peu "athlète professionnelle" quelle soit, je sais qu'il est redescendu sur Terre pour accueillir l'humilité que je suis et je ne vois plus devant mes yeux l'étrange envahisseur d'un univers parallèle qui ausculte avec dédain et méprise le corps inconnu. Nos mondes se sont retrouvés par la noblesse du sport et la compétition a fait une trêve.
Puis il m'expose ma problématique de course en me rassurant: je ne suis pas un cas désespéré. Ouf! Et encore mieux: il affirme que je peux raisonnablement croire en mes chances de courir le demi dans 6 semaines.
Vous imaginez mon sourire? Mon rire? La planète jogging de retour dans ma vie avec bénédiction du grand Doc??? Je flotte sur mon nuage, accepte avec une infinie gratitude les suggestions et les encouragements. Je me sens flotter et de retour sur la piste des mères-de-famille-monoparentales-joggeuse-pas-que-du-dimanche (de 37 ans!)
La peur de me faire imposer un repos encore plus long fait place au bonheur.
Pourtant, malgré les étoiles dans les yeux, le stress des dernières semaines tombe et me coulent les larmes sur les joues. Je roule lentement jusqu'à ma maison et revois dans ma tête toute la stupidité de la mauvaise décision de courir ce 23 juin dernier sans égards à la douleur de l'Essentielle. Mais j'apprends que le corps parle souvent bien plus qu'on ne veut réellement l'entendre, et en faisant la sourde oreille on trébuche. Le danger n'est pas que sur la piste: il est dans la tête!
Quelle leçon dois-je en tirer si ce n'est que celle de croire en soi et de remercier pour toutes ces grâces les muscles, le coeur, les poumons, les humeurs et la ténacité qui permet à nos rêves de suivre leur voie. Avec respect. Sagesse. Patience... une vertu que j'apprivoise tranquillement.
Mais attention ici: je ne vendrai pas la peau du stade avant de l'avoir piétiné, ce fameux demi! Et on s'en reparlera, croyez-moi!
La Plume...
... qui remercie le quatrième type de m'avoir traité, au final, comme une athlète de 20 ans! Et un immense merci à un très "spacial" ami (qui connait l'ami de l'ami) et qui m'a obtenu cet innespéré rendez-vous!
