Vendredi soir. Une petite musique jazzée à la voix feutrée voyageant de notre salon jusqu'à nos oreilles.
Le lumière est intimiste. Le sérieux de l'affaire pousse tout un chacun à conserver un grand calme. C'est pratiquement le silence total. Sauf pour Madeleine... la jazzwoman!
Il y a devant nous, trois petites citrouilles. Mignonnes comme tout. L'une pour ma poulette, l'autre pour le p'tit dernier, et l'autre pour amuser la maman et servir de plat de service pour notre potage macabre de demain. Y'a la chevelure des sacrifiées qui s'étalent sur la table, les pépins échoués un peu partout, les mains oranges de tout un chacun laissent imaginer le massacre en cours. Bref, y'a de l'action, même dans le silence.
Sous les ordres des petits, je sors mon couteau suisse et m'affaire à parfaire les sourires, naseaux et queneuilles des potirons décoratifs. Mademoiselle a ses préférences: un nez en octogone, rien de moins! Et ainsi je communique toute la grâce de mon non-talent pour la décoration critrouillère à ma fine lame et m'impressionne moi-même. Soudain, juste à mes côtés, je vois la lumière miroitant sur la lame acérée qui déflore brusquement le capuchon de la citrouille du petit. Et elle s'extirpe fièrement de ce casque orangé sans dommages pour l'artiste en apprentissage. Qu'à cela ne tienne, je hurle!
"Mais tu es fou! Vois-tu seulement à quel point tu as failli couper tous les doigts de ta main?"
Lui, rouge de culpabilité et de peur (c'est que maman a crié bien fort, malgré elle), court aussitôt vers sa chambre et prend le temps de se calmer un peu. Ma fille et moi l'incitons à reprendre là où il avait laissé, en expliquant qu'un avertissement sévère dans ce cas, vaut mieux qu'une visite à l'urgence.
Il revient, renifle un grand coup et repart de plus belle, enfin, avec un peu plus de finesse.
Et moi qui raffine l'octogone, m'attarde aux sourcils demandés par la Miss, et c'est là que la froideur d'un trop macabre état halloweeneux frappe à la porte: il lève les yeux, respire profondément, puis abandonne le couteau sur la table. À ce regard dépité je comprends que le drame vient d'entrer chez-nous. La paume du pouce n'ayant rien d'une cotte de mailles, la fine chair s'est vu empalée docilement et bien malgré elle...
Ça y est, on embarque. Direction, l'urgence. Parce que la plaie gigote. Et elle ne se refermera pas d'elle-même, peu importe la patience et les pansements attentionnés. Il y aura sutures. Et le Monsieur, qui est déjà passé par là, ne trouve pas ça drôle du tout! Que ce soit par orgueil ou lancinante douleur, les larmes coulent à flot et se répandent sur mon épaules de maman rassurante et cajolante. Nul besoin ici de reprendre la rhétorique: oui, quand maman dit de faire attention, c'est pas pour couper le plaisir! C'est du sérieux. Les mamans savent ces choses-là!
Ainsi, trois heures plus tard, de retour à la maison (le jeune ayant refusé l'offre de la docteure de terminer son costume de Frankeinstein par quelques points supplémentaires au front?!) tomba du sommeil du juste, sans histoires de chevalier, ni de capes ni d'épée. La soirée ayant été suffisamment sanguinolente comme ça! Bon dodo, mon super héros!
La Plume...
... qui a dû, au retour, nettoyer l'effroyable carnage décorant le comptoir et la table! Ouach!

