Je
ne compte plus les moments de ma vie que j’ai partagé avec lui. Cher lit.
Petit
bébé, je m’y endormais en position fœtale à l’exception près qu’on me
positionnait toute recroquevillée sur le ventre et ça portait joliment mon
derrière au premier plan! C’est dans le lit que le poupon apprivoise déjà sa
bulle, son indépendance, sa solitude. Pour ne pas le gâter, comme disaient les
grands, on lui laissait y vivre ses
crises de larmes jusqu’à épuisement. Et de découvertes le tout petit bébé
apprend à ouvrir les yeux pour examiner le plafond, pour entrevoir des ombres
dans la noirceur, puis calmer ses angoisses. C’est fort la solitude d’un lit.
C’est un apprentissage de l’autonomie.
Mon
lit est passé de cachette, de cabane, de château, à ce merveilleux repaire pour
écouter des matchs de hockey radiodiffusés. Avec le temps, il a permis à ma
tête de s’emplir d’images et de paysages en me laissant plonger dans la
lecture. Plaisir qui m’accompagne encore depuis.
Le
bébé comme le vieillard y glisse pour oublier le monde d’ici et se la jouer en
cinémascope. Aspirant à des rêves de cheval blanc, de capes et d’épée, de
fantôme ou de monstres effrayants, sans compter les champions de course et les
rocks stars qui y sont parfois nés. Devenir quelqu’un d’autre. Se réveiller
sans surprise dans un corps reposé mais connu. Et avoir hâte d’y replonger le
soir venu.
Et
de territoire pour câlins apprivoisés et exploration de sa sensualité jusqu’à
l’abandon pur et impudique de ses rendez-vous galants, c’est là qu’on batifole et qu’on apprend à pousser la galipette ! Et que dire du dos, du ventre, de la peau de
celui qui s’y glisse tendrement, apaisant, plein de chaleur, usant tout
l’espace pour semer son odeur. L’amoureux, l’amant, le bonheur d’occasion, le
grognon, le tatillon, le ramoneur, le découvreur, le charmant, l’insatiable, le
gourmand, le pique-assiette, le dédaigneux, le poilu, l’imberbe, le clown
et le poète. Ils m’y ont fait grands hommages ou tristes misères.
J’y
ai aussi fabriqué des bébés et m’y suis endormis en les allaitant. Je sais
qu’ici sont venus se blottir chacun de mes enfants lorsqu’envahi de terreurs
nocturnes. Parfois ils sont venus m’y rejoindre comme privilège du mois,
d’autres fois en cachette alors que le sommeil profond me clouait et paralysait
mes muscles. Je soupçonne d’ailleurs les enfants d’avoir un 6e sens
de la glissade-au-lit-quand-maman-n’aura-pas-la-force de les retourner dans le
leur. Quel bonheur !
On
demande à notre lit d’être un joujou, un toutou, une doudou, un ami, un
confident.
Le
lit abrite des sourires. Il craque sous nos chatouilles. Il s’imbibe de nos
larmes. Il nous protège de nos peurs. On s’y réchauffe. On y gèle. On s’y sent
trop, on s’y sent seul. On y tombe d’épuisement, on y désespère de nuits
d’insomnie, on s’y lève-tôt et couche-tard, on y sieste et même parfois on y
pique-assiette égarant des miettes qui nous gratouillent ensuite le dos ou se
logent dans le nombril.
Moi
mon lit je le vis. Je l’habite. Il est mon fidèle complice. Il m’accueille sans
rechigner. Il me prend comme je suis. Il ne s’offusque pas des mes matins
embrouillés et de mon haleine de baleine. Il ne s’inquiète pas lorsque je
découche et ne désespère pas lorsque je le laboure et y gigote seule ou en
groupe. Il m’est infiniment fidèle.
Tendre
toi, cher lit, serviteur de mes désirs, de mes joies et de mes tristesses,
merci et vivement que je retourne dans tes bras, ce soir, et encore
demain !
La Plume... qui aime s'y perdre un peu, beaucoup, passionnément...
